Mieux comprendre

Un léger soupçon d’autisme

Par Isabelle Le Peuc’h


Un léger soupçon d'autisme

Sans en avoir conscience, de nombreuses personnes sont concernées par les troubles du spectre de l’autisme, mais lorsque ces troubles sont légers ou fortement compensés, le diagnostic est rarement posé. Cet autisme invisible est alors source d’incompréhension, voire de souffrance, dans les relations entre personnes autistes et non autistes : l’un voudrait que l’autre change, l’autre voudrait qu’on arrête de lui mettre la pression pour qu’il convienne.

On ne peut pas changer une personne autiste en une personne qui ne l’est pas. L’envisager est déjà le début d’une forme de maltraitance. L’un ne pourra devenir autiste et l’autre ne pourra cesser d’être autiste. Aucun n’est à changer ou à guérir : la différence perdurera. En revanche, il est possible de « soigner » la relation, car c’est elle qui est « malade » et qui souffre d’un décalage trop souvent ignoré, mal compris et non accepté. Elle souffre de malentendus, d’ignorance et de conditionnements.

Une forme d’autisme trop négligée

À première vue, l’autisme est une différence perçue comme hors norme. Cette différence ne peut pas échapper aux concepts de normalité et de pathologie. Ce qui fait loi en matière de normalité est lié à ce qui est dominant, soit par le nombre, soit par le pouvoir. Nous pourrions tout à fait imaginer un monde où les personnes autistes seraient majoritaires ou dominantes et donc considérées comme normales. La normalité est relative et subjective.

Les troubles du spectre autistique (TSA) présentent différents niveaux de sévérité sous la forme d’un continuum trop souvent réduit à ses deux extrêmes :

  • d’un côté, l’autisme « sévère » ou à « bas niveau de fonctionnement » illustré par le stéréotype d’un petit enfant déficient qui se tape la tête contre le mur,
  • de l’autre côté du continuum l’autisme à « haut niveau de fonctionnement » et le syndrome d’Asperger, représentés par le stéréotype du génie hyper-compétent dans un domaine.

Entre ces deux extrêmes se trouve une forme relativement légère de l’autisme à laquelle peu d’attention est portée. Trop « ordinaire », elle est négligée, ignorée et rarement décrite. Et pourtant, elle est la plus fréquente et source de bien des souffrances.

Ma proposition

On n’apprend jamais si bien qu’avec le cœur et le mien a connu l’épreuve de la relation mixte (relation entre personne autiste et personne non-autiste). Dans les registres amoureux, amical et professionnel j’ai pu expérimenter, observer et cheminer. Dans ma pratique de Gestalt-Thérapeute et systémicienne, avec des adultes, des couples et des familles, j’ai appris à discerner et à soutenir des transformations vertueuses. En tant que superviseuse et formatrice j’ai constaté l’ampleur de la méconnaissance sur l’autisme léger.

Après mon travail de recherche et d’analyse, la nécessité de transmettre s’est imposée à moi et j’ai publié chez Larousse : « Un léger soupçon d’autisme », livre accessible à tous et suffisamment précis pour soutenir les professionnels de l’accompagnement.

Un aperçu succinct des difficultés relationnelles

Les difficultés d’une relation mixte (entre personne autiste et personne non-autiste) proviennent essentiellement de :

  • la différence importante de fonctionnement entre ses deux partenaires
  • l’incompréhension par chacun de cette différence et de ce qui se passe de part et d’autre de la relation
  • la tendance naturelle de chacun à procéder par projection de son propre fonctionnement et de ses propres affects ou besoins sur l’autre partenaire
  • le sentiment d’impuissance à comprendre ou à changer l’autre, devenant peu à peu un ferment propice à la violence ou à la maltraitance

La différence entre une personne autiste et une personne non-autiste tient essentiellement à des écarts importants quant aux possibilités de percevoir le monde et les autres, de s’harmoniser, de se comprendre et d’interagir.

La personne autiste a pour cela « des outils » en plus ou plus performants, et « des outils » en moins ou moins performants. À titre d’exemple, elle peut être dotée de compétences supérieures à la moyenne voire exceptionnelles, notamment du point de vue de la mémorisation ou du traitement d’informations complexes. En revanche, pour ce qui est de percevoir qui est l’autre et ce qu’il expérimente du point de vue des sentiments, sensations et émotions, la personne autiste est davantage en difficulté, voire en incapacité. L’explicite est difficile à interpréter et l’implicite est peu accessible.

Au niveau de la relation cela crée des obstacles pour accéder à la complicité, à la réciprocité, à la rencontre pleine et entière. Les notions de respect d’autrui et de codes sociaux ne peuvent être intégrés que par apprentissage et pas intuitivement. Se réjouir pour autrui est une évidence pour l’un mais pas pour l’autre. Les partenaires de la relation n’accordent pas la même importance aux mêmes choses et chacun peut oublier ou négliger ce qui est important pour son partenaire. L’anxiété ainsi que la quête de sens et de sécurité sont également bien différents ainsi que les réponses à y apporter. Pour finir l’attachement et le lien amoureux présentent des contrastes et des subtilités qui confrontent à la complexité. Quant à la sexualité et au potentiel érotique, ils constituent une autre opportunité de créativité loin des sentiers battus.

La personne non-autiste et le monde en général représentent une énigme pour la personne autiste qui soit s’en soustrait par le retrait et l’isolement, soit cherche à la résoudre au point d’en faire une occupation obsessionnelle ou professionnelle. La personne non-autiste gagne à s’intéresser à son partenaire autiste avec curiosité et ouverture d’esprit pour en décrypter ses traits autistiques qui ne doivent pas pour autant occulter sa singularité d’individu unique.

Cet intérêt mutuel, curieux et bienveillant est une des clés de la progression car sans compréhension la méprise et les malentendus dominent. Ainsi les personnes légèrement autistes sont-elles souvent affublées de façon humiliante d’étiquettes psychopathologiques non seulement hâtives, mais fausses, telles que : parano, narcissique, antisocial, pervers… Quant aux comportements tels que les intérêts spécifiques, monomanies ou obsessions ils sont à regarder sans jugement sous l’angle des bénéfices qu’ils procurent à la personne autiste.

La bascule vers une nouvelle dynamique vertueuse

La prise de conscience et la sortie de la honte sont des étapes décisives qui peuvent éventuellement être soutenues par des éléments de diagnostic. Mais les enjeux et conditions du diagnostic sont un autre sujet à part entière qui justifie un chapitre de mon livre.

Reconnaître, comprendre et démystifier, apprivoiser le tabou, déstigmatiser et accepter, respecter et valoriser sont quelques unes des étapes vertueuses au bénéfice de la relation mixte. La bascule d’un cercle vicieux à une dynamique vertueuse est d’autant plus aisée que certains deuils sont faits  : non, il n’y a pas forcément l’un qui a tort et l’autre qui a raison dans une discorde ; non, personne n’est à changer ; non, on ne peut pas faire comme si cette différence n’existait pas ; non cette relation ne sera jamais comme entre deux personnes autistes ou entre deux personnes non-autistes…

Les deuils et renoncements font place aux ajustements créateurs si chers aux Gestalt-Thérapeutes : s’il reste difficile de convenir, il devient possible d’en rire ; si l’empathie reste un défi, la curiosité de l’autre lui permet de se sentir exister ; si savoir est loin d’une évidence au moins est-il possible d’apprendre ; si la réciprocité reste bancale, l’apport mutuel apporte d’autres bienfaits ; si les progrès sont lents, au moins est-il possible de les reconnaître…

Isabelle Le Peuc’h est l’auteure de « Un léger soupçon d’autisme » paru aux éditions Larousse. Vous y trouverez des informations scientifiques et théoriques sélectionnées ainsi que des références bibliographiques ou filmographiques pour explorer ce thème délicat et complexe.
Dans cet ouvrage, Isabelle vous invite au sein de son cabinet et dans l’un de ses groupes de thérapie à la rencontre de quelques personnes touchantes qui susciteront votre curiosité : deux couples, une mère avec sa fille et un homme. Vous serez ainsi témoin de leurs cheminements relationnels, de la souffrance à la transformation, en passant par la prise de conscience.
Vous y découvrirez l’autisme ou en complèterez votre connaissance en ouvrant la perspective sur un horizon bienveillant et respectueux, riche de nouvelles possibilités.

Le Peuc’h Isabelle

Thérapeute et superviseuse, Isabelle Le Peuc’h a formé de nombreux Gestalt-thérapeutes en France ainsi qu’à l’étranger et dirigé un institut de formation. Elle a aussi co-fondé le Centre d’Etude et de formation à la résolution du trauma. Elle s’inscrit résolument dans une dynamique de recherche et de transmission.
- Les Petits Buis – 6 Route de Maincourt – 78320 Lévis St Nom
- France
- Mail : isabelle@lepeuch.fr
- Site : https://lepeuch.fr/

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